
Au premier jour de cette nouvelle année, le silence est tombé sur la scène intellectuelle et historique arabe et algérienne avec le décès d’une figure intellectuelle exceptionnelle, le grand historien algérien Mohamed Harbi, à l’âge de quatre-vingt-douze ans. Le rideau est tombé à Paris sur une vie qui était un mélange unique de lutte politique acharnée et de recherches historiques critiques approfondies. La nouvelle de sa mort a été un véritable choc qui a dépassé le cercle de ses proches, pour toucher tous ceux qui l’ont écouté ne serait-ce qu’une seule fois, que ce soit à travers une tribune académique ou sur l’une des stations de radio. Ou en lisant l’un de ses nombreux livres.
L’influence de Harbi dans les domaines académique et culturel est désormais décrite comme un phénomène. Il l’a spécifiquement appelé par ce terme : « l’influence de Harbi », en référence claire à l’attrait magnétique distinctif de sa proposition et à sa capacité de persuasion exceptionnelle, chaque fois qu’il présentait ses lectures critiques de l’histoire, toujours non négociables, ce qui a amené même ses opposants, dont la plupart appartiennent à l’extrême droite ou même à la gauche qui lui appartient intellectuellement, à le décrire comme un « prophète de gauche » dont la parole est d’or. De par sa pureté de cœur et son discours cohérent, il se caractérise par une sobriété et une justesse incontestables.
Mohamed Harbi représentait un exemple rare d’un « intellectuel vedette qui n’a jamais cherché à se faire remarquer, mais qui était plutôt une incarnation vivante de l’intellectuel engagé qui conjuguait avec élégance la vie de lutte et la vie du savoir. Avec sa disparition, nous avons perdu un véritable édifice qui a sans doute rendu orpheline la scène culturelle et politique algérienne, ce qui explique le flot d’hommages et de condoléances qui ont suivi l’annonce de son décès, soulignant l’ampleur de la perte irréparable ».
Des couloirs du pouvoir aux froideurs de l’exil… la biographie d’un combattant
La biographie de Muhammad Harbi commence le 16 juin 1933, à Al-Haroush près de Skikda, au sein d’une famille éminente. Harbi n’a que quinze ans lorsqu’il s’engage dans l’action nationale, rejoignant les rangs du Parti populaire algérien et du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, s’engageant très tôt sur le chemin de la lutte. Lorsque la Révolution de libération de novembre 1954 éclate, Harbi poursuit ses études à Paris, mais il n’est pas seulement un étudiant expatrié. Il est plutôt devenu un cadre de direction actif au sein de la fédération du Front de libération nationale en France, où il a assumé la responsabilité du « Comité de presse ».
Avec la mise en place du gouvernement intérimaire de la République algérienne, Harbi est convoqué en Tunisie. En avril 1959, Muhammad Yazid, ministre de l’Information du gouvernement intérimaire, lui propose de rejoindre son bureau. Il devient rapidement chef d’état-major de Karim Belkacem, vice-président du gouvernement intérimaire et ministre des Armées. En 1961, il est nommé chef de la mission gouvernementale intérimaire en Guinée. Harbi a été témoin et acteur de moments historiques cruciaux, puisqu’il a participé en tant qu’expert aux négociations d’Evian entre mai et juin 1961, puis il a travaillé au cabinet de Saad Dahlab, ministre des Affaires étrangères, qui a dirigé les négociations avec le gouvernement de Gaulle.
Après l’indépendance, Harbi a contribué activement à la formulation du programme de Tripoli, qui dessinait les lignes idéologiques et politiques de l’État algérien indépendant. Il soutient le programme du président Ahmed Ben Bella, notamment après son approbation du principe d’autogestion en mars 1963, expérience qui occupera par la suite une grande partie de son intérêt intellectuel. Harbi a assumé la direction de l’hebdomadaire The African Revolution, publié en février 1963.
Mais cette brillante trajectoire politique s’est heurtée à l’arrivée au pouvoir du défunt président algérien Houari Boumediene, Harbi étant considéré comme un opposant farouche, ce qui l’a conduit à être arrêté et emprisonné, et en 1971, il a été assigné à résidence. En 1973, il a pu quitter secrètement l’Algérie pour s’installer en France, où il a entamé le nouveau chapitre le plus influent de sa vie, le consacrant entièrement à l’histoire et à la recherche universitaire.
Unifier mémoire et histoire… la singularité de l’historien
La singularité fondamentale de la biographie de Muhammad Harbi réside dans le fait qu’il unit mémoire et histoire, une dualité qui est souvent strictement séparée dans la recherche historique traditionnelle. Harbi était actif dans la « petite histoire » et la « grande histoire », où il était considéré comme l’un des artisans de la guerre de libération nationale. Il devient alors un historien qui se consacre à l’étude et à l’analyse de ce même moment fondateur, avec un œil critique sans concession. Cette double expérience, en tant qu’acteur et en tant qu’historien, est ce qui confère à ses œuvres une profondeur et une crédibilité exceptionnelles.
Harbi lui-même a résumé sa carrière dans son livre le plus personnel, « Une vie debout. Une mémoire politique », dans lequel il offre une vision philosophique profonde de son rôle, en disant: « J’étais un combattant, un membre actif d’organisations et de partis. Je ne suis plus comme ça. J’avais des responsabilités gouvernementales et je ne les ai plus. Je suis passé des couloirs du pouvoir aux cellules des prisons et à la froideur de l’exil. Ce chemin et ma distance à son égard ont rendu une sensibilité historique plus exigeante, ce qui, je dois le dire, a J’ai toujours été la mienne, car je n’ai jamais perdu la conscience que « l’historicisme s’inscrit dans le long terme, derrière le bruit des nécessités et de la politique du présent ».
Cette citation révèle la méthodologie suivie par Harbi : s’éloigner du « bruit » de la politique immédiate pour se concentrer sur l’histoire, ce qui nécessite de regarder le long terme. Son objectif, comme il l’a expliqué, était « une activité intellectuelle qui cherche à rendre compréhensible le présent de la société algérienne et une préoccupation politique qui vise à être non seulement un observateur, mais plutôt un acteur de l’histoire de son pays ». Durant son exil en France, Harbi s’est transformé en historien universitaire, mais il n’a pas abandonné son esprit de lutte. Il a plutôt utilisé son expérience d’ancien acteur politique pour analyser et écrire l’histoire de son pays, devenant ainsi l’un des historiens critiques les plus éminents de la révolution algérienne et de l’État post-indépendance.
Démanteler le « mirage »… l’héritage monétaire
Les œuvres de Mohamed Harbi sont considérées comme des phares dans l’étude de l’histoire moderne de l’Algérie et ont posé un défi direct au récit officiel perpétué par le régime du parti unique. Harbi a fait preuve d’un courage intellectuel rare pour démanteler les mythes politiques, ce qui a fait de lui une cible d’exclusion et de boycott.
Parmi ses ouvrages les plus marquants à ne pas négliger figurent : « Les origines du Front de libération nationale. Le populisme révolutionnaire en Algérie », publié en 1975. Dans cet ouvrage, Harbi analyse les racines idéologiques et sociales du Front de libération nationale et révèle les premières contradictions que portait le mouvement national, notamment en ce qui concerne le populisme révolutionnaire.
En plus de son livre : « Le Front de libération nationale : le mirage et la réalité », publié en 1980. Ce livre fut comme un tremblement de terre sur la scène intellectuelle, car il présentait une analyse critique cinglante de la trajectoire politique du Front, et révélait les crises internes et les déviations autoritaires qui ont conduit à la détérioration de l’expérience démocratique après l’indépendance.
Un autre de ses livres les plus célèbres est « Archives de la révolution algérienne », publié en 1981, qui constitue un immense ouvrage documentaire dans lequel Harbi a fourni une matière première inestimable aux chercheurs. À l’instar de son livre « L’Algérie et son destin… Croyants ou citoyens », publié en 1992, il s’agit d’une analyse approfondie de la relation complexe entre religion, politique et citoyenneté en Algérie. Dans son livre « L’autogestion en Algérie : une autre révolution ? », publié récemment en 2022, il présente une étude tardive sur l’expérience d’autogestion, dont Harbi était l’un des plus éminents défenseurs dans les années 1960.
Ces actions, en particulier celles qui concernaient le Front de libération nationale, étaient une cause directe de mon calvaire de guerre. Il a révélé des contradictions, des crises internes et des déviations autoritaires au sein du front, qui en ont fait une cible d’exclusion et de boycott de la part du régime en place.
Le sort de l’intouchabilité Et la résistance à l’exclusion
Le parcours académique de Muhammad Harbi n’a pas été un lit de roses, mais a plutôt été semé d’« ostracisme » et de tentatives constantes de le faire taire. L’historien obstiné a été confronté à l’hostilité constante de ses opposants politiques. Sa première contribution à l’écriture de l’histoire du FLN, qui traitait de ses origines, de ses crises internes et de ses dérives autoritaires, fut mise au ban et interdite de circulation en Algérie pendant près d’une décennie. Malgré cela, il a été secrètement diffusé à des milliers d’exemplaires avant d’être réédité en arabe et en français en Algérie et à l’étranger.
Cette hostilité ne s’est pas arrêtée même après le départ du régime de Boumediene, alors que les critiques de Harbi ont continué à tenter de lui nuire, en tentant de déformer sa réputation ou de remettre en question son rôle de conseiller présidentiel chargé de l’autogestion et participant à la rédaction de la Charte de l’Algérie en 1964. Cette exclusion ne se limitait pas à sa personne, mais s’étendait à ses œuvres. Comme l’a souligné l’historien Dahu Djerbal, les œuvres de Muhammad Harbi « n’ont jamais inspiré les auteurs de manuels d’éducation nationale et n’ont pas été déposées dans les bibliothèques universitaires de son pays. Cette négligence officielle délibérée de son héritage intellectuel représente une perte énorme pour la mémoire nationale, et confirme que Harbi représentait une voix critique inquiétante pour le récit officiel de l’histoire, qui lui a fait payer le prix de son courage intellectuel depuis sa liberté et sa patrie ».
Humilité et fidélité…l’image de « l’homme debout »
Malgré tous les emprisonnements, l’exil et l’exclusion qu’il a subis, Muhammad Harbi « est resté un homme debout, fidèle à sa dignité et à ses principes. Un incident évoqué par Dahu Gerbal témoigne de son humilité et de sa loyauté envers ses camarades ».
En 1992, après l’accession de son cousin Ali Kafi à la présidence du Conseil suprême de l’État, Kafi prend la décision de restituer l’appartement qu’Harbi occupait en 1965 et dont il s’était précédemment emparé. Mais Harbi, dans un rare geste de loyauté, a cédé l’appartement « Tilmali » à son compagnon de lutte, Hussein Zahawan, qui a subi la torture, l’exclusion et la sévère confiscation de l’appartement qu’il occupait. Cet incident prouve que Harbi ne cherchait pas un gain personnel, mais était plutôt fidèle aux valeurs de lutte et de justice, privilégiant les intérêts de son camarade plutôt que le recouvrement de ses droits personnels.
Son humilité s’est également manifestée à son retour en Algérie après de nombreuses années d’exil. A l’aéroport de Casablanca, Harbi a prononcé sa célèbre phrase : « Je viens aujourd’hui en Algérie en tant que simple citoyen algérien, ni plus ni moins. »
Cette déclaration résume sa philosophie de vie : abandonner les titres et les positions et adhérer à une simple identité nationale dépourvue de tout privilège. Harbi se considérait comme un citoyen ordinaire, même après tous les sacrifices intellectuels et politiques qu’il avait consentis.
Héritage éternel… libérer la mémoire et la conscience
Muhammad Harbi était, comme le décrit l’historien Ali Qanun, « un symbole de la lutte pour l’autodétermination et la libération du peuple algérien ». Il a travaillé toute sa vie, à travers ses écrits et son combat politique, pour libérer les hommes et les femmes où qu’ils soient, respecter leurs droits et construire une société juste et égalitaire.
Sa contribution en tant qu’historien a été fondamentale et a laissé un héritage assuré. À travers ses œuvres, Harbi ne fournit pas simplement un récit des événements, mais plutôt une analyse approfondie des structures politiques et idéologiques qui ont façonné l’Algérie moderne. Il a toujours appelé à une conscience historique centrée sur le « long terme », transcendant « le bruit des nécessités et de la politique du présent ». Cette approche est ce qui en fait une référence indispensable pour comprendre les complexités de la scène algérienne, et elle souligne que l’histoire n’est écrite qu’avec honnêteté et que la véritable lutte est une lutte à la fois pour la connaissance et pour la justice.
Heureusement pour nous, Algériens, Mohamed Harbi nous a laissé un « journal photo », une riche série de 23 interviews accessibles à tous sur YouTube, qui constituent un trésor de témoignages et d’analyses. C’est ainsi que sa mémoire restera vivante, et continuera d’éclairer notre mémoire et la mémoire algérienne. À notre époque, où les récits historiques s’affrontent et où la mémoire et la politique se mélangent, le besoin d’un « esprit de guerre » critique et impartial augmente. Harbi représentait une conscience vivante qui refusait de faire des compromis sur la vérité, même si cela lui coûtait l’emprisonnement, l’exil et l’exclusion.
Le décès de Muhammad Harbi représente la fin d’une époque, mais en même temps c’est un appel à reprendre l’œuvre à laquelle il a consacré sa vie : libérer l’histoire de la captivité de l’idéologie et du pouvoir. Son héritage n’est pas seulement une collection de livres, mais plutôt un mode de vie et de pensée, combinant la lutte pour la justice et la recherche de la vérité historique.
Muhammad Harbi, selon ses propres termes, « n’avait pas le goût de la confiance intime », mais il avait le goût de la stricte vérité. Par conséquent, sa voix calme, qui raconte de graves vérités, continuera de résonner dans les générations futures, comme un témoignage que l’histoire ne s’écrit qu’avec honnêteté et que le véritable combat est un combat à la fois pour la connaissance et pour la justice.
Samir Qassimi
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